Schibboleth
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Argument fondateur

La Décision

Abram Coen, Thibault Moreau, Jean-Jacques Moscovitz, Alexis Nuselovici (Nouss), Gérard Rabinovitch, Michel Gad Wolkowicz

Au commencement de l'Association Schibboleth et de son activité scientifique sous le nom de Schibboleth — Actualité de Freud —, il y a ce texte, rédigé par les six membres fondateurs :

« Nous vivons en un temps particulièrement curieux. Nous découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la barbarie. » (Sigmund Freud, in L’homme Moïse et la religion monothéiste). Ce propos pouvait sembler pessimiste lorsqu’il fut écrit, en 1938. Et pourtant il y avait eu la boucherie de « La Grande Guerre », organisée par les nations qui enseignaient la civilisation au monde, et qui aura été le chaudron de la destruction en masse qui marquera le XXème siècle. Les emprisonnements, massacres, déportations avaient commencé dès les années vingt sous le régime socialiste soviétique. Déjà, Hitler avait pressenti que les grandes puissances, n’ayant pas réagi au génocide arménien, ne réagiraient pas davantage à l’annonce et à la mise en œuvre de la « solution finale ».
Dès ses Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915) et jusqu’à la fin de sa vie en 1939 Sigmund Freud mesure la force et pressent l’orientation du processus destructeur en cours, autant qu’il relativise les espoirs mis dans « la civilisation ».
La suite des événements lui a terriblement donné raison, bien au-delà de ce qu’il pouvait imaginer : la Shoah, l’extermination des Juifs par les nazis, a eu lieu dans l’indifférence ou avec la complicité du monde dit civilisé.
L’indifférence et le déni de réalité auxquels Sigmund Freud se confrontait persistent aujourd’hui encore : comment et pourquoi ?

Malaise ou involution ?

Travail de pensée, la civilisation est aussi ce qui en résulte et ce qui le permet — ouvrage et processus, de transformation, d’institution, de connaissance, d’éducation ; jamais acquis, toujours à reprendre.
Conquête de l’homme sur lui-même, sur sa sauvagerie naturelle, contre sa barbarie récurrente, conquête lente jalonnée de conflits, de victoires, de défaites, la civilisation a connu des heures d’incertitude. Elle traverse aujourd’hui des périls inégalés : les armes qui lestent la planète et ceux qui les manient menacent l’existence de l’homme sur terre. Mais le plus grave, le plus déterminant réside dans les actes altérant son essence : hier, singulièrement, l’Inquisition, la négation des « fâmes », la guerre menée aux Indiens d’Amérique, la Traite négrière ; et aujourd’hui, les génocides, les meurtres de masse, les bombes humaines…
Et nous devons constater que certains de nos « contemporains », au travers de régimes fondamentalistes et/ou organisations politico-mafieuses, et s’appuyant sur l’aveuglement et l’apathie, voire la complaisance des « occidentaux », tout à la fois nient la réalité historique de l’extermination du peuple juif et tentent d’en poursuivre le projet — comme s’il n’y avait de progrès que celui du Mal… d’autant plus difficile à reconnaître qu’il est maquillé en revendication humanitaire et culturelle (ainsi sous le sceau de l’Organisation des Nations Unies, par diverses commissions des Droits de l’Homme, de Sécurité et autres — comme en 2001 à Durban qui en est devenu un symbole).
Nous ne connaissons que partiellement les conséquences de ce franchissement, dans le « parricide de masse », d’un des deux interdits fondateurs de la civilisation.
D’autres faits doivent y être reliés, dont il est important de distinguer pour chacun la nature spécifique, afin de réfléchir l’évolution du monde lorsqu’il passe de la destruction de l’autre à la destruction de l’espèce même : les phénomènes d’autophagie en Chine maoïste, l’autogénocide cambodgien, le génocide du Rwanda, les persécutions et la dissémination ethnique et religieuse au Darfour, l’« épuration ethnique », l’usage de la torture à grande échelle, les internements arbitraires dans les dictatures socialistes ou communistes, l’embrigadement des enfants dans les armées et les milices, les menées de l’islamisme terroriste et révolutionnaire, dont l’endoctrinement, l’entretien de la haine, l’utilisation des peuples comme otages et boucliers, et des enfants comme bombes ; les lapidations et pendaisons de femmes dans des pays musulmans ; l’esclavage de Noirs au Soudan ; les oppressions liées aux différentes formes de colonisation ; les nouvelles figures autocrates qui s’inventent, se consolident, en Russie, au Pakistan, en Indonésie, au Venezuela ; ou enfin le déchaînement des violences xénophobes en Afrique du Sud…
Au pouvoir ou contre lui, la barbarie poursuit sa guerre mondiale, et emporte des victoires jusque dans les consciences : son spectacle de terreur fascine, une manière de l’expliquer, d’en transmettre les images et discours, la rationalise, la banalise… pour bientôt la rendre héroïque, ou simplement humaine.
Ce que la plupart des commentaires journalistiques, ces actes politiques, des opinions publiques ignorent, tels des pacifistes outrés voire affolés ou violents si l’on prononce le nom de guerre — parce qu’ils n’estiment plus le langage et la vérité, mais croient à la magie des mots devenus comme des images ?
Cette même réalité révèle que les haineux et les candides s’allient de facto contre la civilisation : les uns cherchent à la détruire, les autres la renient. Leur point commun ? Ils forment des masses, et leur capacité de penser, d’être libre, est aliénée aux pulsions inconscientes les plus primitives et destructrices.
La civilisation n’est pas seulement meurtrie d’explosions de violences inouïes touchant à ses emblèmes, elle est aussi minée, atteinte de l’intérieur : elle est d’une part sidérée par la Raison instrumentale et ses objets internes, et voit d’autre part ses institutions se déliter : ainsi de la dégradation des instances du tiers, des vecteurs d’un référentiel symbolique (statut de la paternité et du nom propre, place du sexe, apprentissage de la langue, fonction de l’État, part faite à l’histoire, etc.) permettant la distinction, la nomination, la filiation, le lien social, etc., et qui constituent la matrice des hommes libres décidés à vivre en société.
Dégradation singulière que manifeste un tableau de psychopathologie sociétale saisissant : règne de la psychologie de masse ; dérive contractuelle des usages de la loi et du droit, troubles des processus d’identification et de subjectivation ; relativisation et marchandisation de l’éthique, instrumentalisation de la rationalité ; prégnance du positivisme et regain du scientisme dans l’épistémologie ; dévoiements et mésusages des récits historiques ; appauvrissement des régimes esthétiques et de la fonction critique de l’art ; anomie langagière, confusion des langues et fétichisation de la communication ; désagrégation et « gangstérisation » de l’économique. Et cœtera.
Devant ce tableau qui révèle et interroge l’actuel d’une dimension traumatique, que dire ? Notre dessein est de construire du sens, de la réalité à partir de l’analyse, du décryptage, de l’interprétation des propos, images, et autres manifestations sociales, pris comme des formations de l’inconscient, comme des symptômes, plutôt que comme des dysfonctionnements, des erreurs, ou des absurdités. Ce, en référence à la dialectique freudienne qui part du pathologique pour explorer le normal, qui lie le malaise dans la civilisation et la psychopathologie de la vie quotidienne. Cette démarche est autant épistémique qu’éthique et politique : il s’agit de penser et dire l’homme, la société à partir de la clinique, à partir de l’expérience de la réalité psychique.
Se résigner au fatalisme ou taxer l’observateur de pessimiste ou de réactionnaire, ou encore décréter que la civilisation aurait changé, que nous serions passés à une autre civilisation, ne seraient que des façons de se débarrasser de la question.
Nous interrogeons ici le devenir de la civilisation, celle dont la fonction est de permettre à chacun de vivre avec ses semblables-différents, de composer avec un inconscient inéducable, des conflits essentiels, vitaux, une inclination incorrigible à rêver la réalité plutôt qu’à la prendre en compte.
Reprendre le travail de civilisation commence par le geste de s’associer pour produire une élaboration. Pour se dégager de la torpeur commune. Pour façonner des instruments d’analyse. Pour opposer à la défaite du monde les lectures, les principes civilisateurs. Et nourrir, animer cet héritage : le transmettre à notre tour comme désir, comme processus vivant, conflictuel, infini.

Buts

Schibboleth, né de cette lecture et de ce dessein, donne à sa recherche les orientations suivantes :
Relier à la réalité la pensée, la recherche, et les échanges qui les nourrissent, dans une démarche scientifique et historique ; i. e. partir des faits et discours constituant le monde, pour les discerner, les nommer, les lire ; et, enfin, les interpréter ;
Retrouver l’étrangeté, l’altérité du langage, le conflit, la contradiction, et interroger ce qui y résiste et garde le sommeil de la belle conscience ;
Critiquer les mythologies et illusions intimes et collectives ;
Restaurer la raison comme acte de civilisation, principe universel de la pensée, de l’être parlant, habité par le langage, et nécessité, obligation au fondement de l’éthique et du politique.

Méthode

La plupart des philosophies (celles que l’on peut qualifier comme les philosophies de savoir), des conceptions de l’homme (dont une grande part de l’héritage de l’Aufklärung), ont été balayées par ce que le XXème siècle a manifesté — la puissance de la haine, le fanatisme et la volonté de destruction —, et ce qu’il a montré de leur limite à imaginer, penser, nommer cette dimension ou à endiguer son déferlement.
Parmi les quelques œuvres qui survivent à l’épreuve de ce siècle catastrophique, la psychanalyse se distingue par les perspectives qu’elle ouvre : une prise en compte de la réalité psychique jusque dans la continuelle remise en jeu de ses propres modes et constructions de savoir, une homologie entre le développement de l’individu et celui de l’espèce, une articulation du sujet et du collectif.
Partant, les travaux menés sous l’égide de Schibboleth s’organiseront selon trois axes :
— didactique historique : chaque recherche s’adossera à un texte de Sigmund Freud ;
— depuis Freud  : on repérera quelles lignes de pensée ouvrent à l’interprétation du monde contemporain en sollicitant des champs épistémologiques variés : sociologie, philosophie, sciences du langage, art et littérature, histoire, géopolitique, épistémologie, éthique, sciences fondamentales, anthropologie, cultural studies, etc.
— une clinique du contemporain reprendra l’interrogation freudienne de la réalité culturelle et des rapports du sujet avec le collectif. La méthode consistant à « mettre en pièces » la masse des faits et gestes, images et idoles, opinions et croyances qui font nos actualités, pour en établir le texte et les transformer en événements psychiques…

Donc : un travail de civilisation

Que nous déclinons maintenant sous forme de propositions :
Ce Kulturarbeit, hérité de Freud, pourrait recevoir sa formule du fameux « Wo Es war, soll Ich werden » ; là ou était Ça, Je doit advenir. Laquelle vaut pour le sujet et pour le collectif, et indique une façon d’articuler sujet, inconscient et politique.
Le travail de civilisation consiste d’abord dans l’exercice d’une critique de la raison analytique à l’endroit de nos propres modes de pensée, de connaissance, de nos espoirs ou croyances, de nos idéaux ou projections, jusque dans nos transferts et nos résistances.
Il est à reprendre à chaque génération et par chacun. Ce que nous interprétons comme la responsabilité qui nous revient d’une pensée (connaissance, jugement, parole) liée à l’action, c’est-à-dire d’une éthique et d’une politique, mais aussi d’une épistémologie.
Analyse plutôt que synthèse, il relève d’une décision au sens que lui a donné Wladimir Granoff dans Filiations — L’Avenir du complexe d’Œdipe. Il s’adosse à L’Homme Moïse et la religion monothéiste, où la civilisation apparaît comme un processus d’arrachement à la domination de la sensorialité, des motions pulsionnelles et de la satisfaction immédiate ; et donc comme un processus de réduction de l’omnipotence du narcissisme infantile associée à une fixation nostalgique océanique et à une dépendance aconflictuelle.
Tel processus de conquête de la pensée résulte d’une perlaboration sans fin — coupure-alliance, liaison-déliaison — de l’originaire comme construction, et inaugure un mouvement de psychisation, de subjectivation et d’historicisation. Il ouvre la voie d’un progrès de la vie de l’esprit (Geistigkeit) — dont Sigmund Freud remarquait qu’il ne s’accompagne pas forcément d’un progrès dans la vie : il marche en effet à contre-courant d’une modernité hantée par la mort et devenue religion de l’avenir.
Ce progrès de la vie de l’esprit bâtit un autre mode de penser, de vivre, d’aimer, de travailler ; « autre » parce que de dimension paternelle ; il est une théorisation de l’expérience jusqu’au fondement de l’intime (plutôt que du familier) ; il trace et rouvre la faille du manque, de l’incomplétude, de l’inconnu et de l’indéfini ; il est exercice de se rendre présent à l’inquiétante étrangeté et à son corrélatif trouble de pensée ; il est enfin mise en œuvre du désir d’advenir cause de soi et assomption du désir en tant que désir de désir, accordant ainsi à la mort sa valeur heuristique de représentation de limite.
Relier ainsi la civilisation, la pensée et la réalité ne peut manquer aujourd’hui d’interroger le paradoxe tellement insistant que constituent l’aveuglement d’une grande partie de l’intelligentsia face aux événements, ses tragiques soumissions ou adhésions aux utopies et aux totalitarismes, ou le rôle d’intellectuels dans des entreprises de haine du Nom et de la pensée.
Tel que nous le concevons, ce Kulturarbeit vise, et de ce fait nous engage, à penser et vivre en société et au sein d’un monde, dans une coexistence possible de civilisations — mais non de résignations. Il est confrontation de libertés, de discours entre eux. Ce qu’on peut dire autrement : une pensée, une vie, une société avèrent leur degré de civilisation ou se civilisent à l’épreuve tant de la liberté qu’elles procurent que de la réalité qui les constitue ou à laquelle elles sont confrontées.

L’interrogation que nous entreprenons se veut expérience de langage et du langage.
Lors, Albert Camus nous donne le mot du commencement : mal nommer les choses ajoute au malheur du monde.



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